Dans les yeux de Berenice Abbott

Avant que les réseaux sociaux et les médias se relaient pour diffuser la réalité, parfois biaisée de notre temps, il fut un siècle où seule la photographie, la vraie, la pure, avait ce pouvoir. Celle dont le but premier était « d’initier les personnes de tous âges et de toutes conditions aux réalités de notre monde », comme pouvait si bien le dire Berenice Abbott. Cette grande photographe américaine des années 30 est actuellement célébrée au Jeu de Paume à Paris. Une rétrospective inédite de 120 clichés (portrait, architectures, photographies scientifiques) retrace les différentes étapes de sa carrière.

Cocteau par Berenice Abbott / Les Oreilles de JankevFuyant le New York bohème du Greenwich Village, la jeune femme aux allures de garçonne débarque dans le Paris des années folles et devient l’assistante du célèbre Man Ray. À ses côtés, elle se forme à la photographie et 2 ans plus tard, ouvre son propre studio dans lequel défile tout le milieu intellectuel parisien. Immergée au cœur de la scène artistique d’avant-garde et notamment surréaliste, elle côtoie et capture les portraits d’artistes, d’écrivains et de certains dramaturges : Cocteau jouant les bad boys, James Joyce en dandy, ou encore Marcel Duchamp, tant de portraits reflétant l’influence surréaliste, mais aussi un goût certain pour le jeu et le travestissement. Des portraits esthétiques où seul le modèle domine, sans décor, sans fond. Par cette neutralité, elle insiste sur l’attitude, le corps et l’expression des visages, et vient s’opposer aux conventions commerciales de la photographie classique.

Atget by Abbott (1927)Son portrait le plus emblématique reste cependant celui d’Eugène Atget. Illustre photographe français, qui sera le 1er à réunir une collection de photographies documentaires à destination des peintres, architectes et graphistes. À sa mort, Berenice Abbott prend conscience du talent et de la modernité de ce photographe. Lui vouant une admiration sans bornes, elle œuvrera pour sa reconnaissance internationale. Les clichés d’Eugène Atget, à la fois sobres, poétiques et réalistes, ne cesseront d’influencer la photographie du XXème siècle, notamment celle de Walker Evans et d’Henri Cartier-Bresson.
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AbbottLors d’un passage à New York, elle est surprise pas les nombreux changements que la ville a subit. Elle décide alors de quitter sa renommée parisienne, pour capturer la nouvelle énergie de la Big Apple, en pleine expansion après la crise de 1929. Elle consacre alors 10 ans de sa vie à cette ville aux milles facettes et constitue sa fameuse série, Changing New York : passants, enseignes, vitrines, architectures… des photographies modernes reflétant les collisions éphémères entre le passé et l’avenir. Entre esthétique et documentaire, ses clichés sont avant tout le témoignage de l’émergence new-yorkaise. Au sommet de ces gratte-ciel qui constellent l’île de Manhattan, elle effectue une plongée vertigineuse vers ces différents quartiers. Nous dévoilant l’évolution de cette structure urbaine, ces photographies frontales et neutres nous rappellent celles produites, quelques années plus tôt, par Eugène Atget sur Paris. À travers cette série, la photographe fixe à jamais la métamorphose de cette métropole tant célébrée.

Berenice Abbott / Les Oreilles de JankevFidèle à son ambition de représenter la scène américaine, elle dressera en 1954, le portrait du monde rural du Sud, notamment celui des villes et villages bordant la Route 1 des États-Unis : boutiques, paysans, divertissements, consommation, autant de thèmes qu’elle abordera pour capter l’essence du territoire américain.
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Abbott - Bouncing Ball / Berenice Abbott / Les Oreilles de JankevAu cours des années 50, elle s’intéresse à la photographie scientifique, estimant que la photographie devait aussi contribuer à la culture scientifique des Américains. Berenice Abbott collaborera alors avec le Massachusetts Institute of Technology et réalisera, en quelques années, les photographies auxquelles elle pensait depuis 20 ans. Ses recherches lui permettent de représenter visuellement des principes mécaniques complexes et des lois physiques normalement invisibles. Ses photographies expérimentales et abstraites serviront plus tard aux supports pédagogiques. Ainsi, par la richesse de ses démarches, Berenice Abbot nous interroge sur la notion de photographie documentaire et de réalisme photographique. En captant cette « disparition de l’instant », elle est parvenue à produire une photographie aux qualités formelles, réunissant brillamment son ambition documentaire et une esthétique plastique.

La diversité de son travail de portraitiste, de documentariste, ou encore d’écrivain, fait de Berenice Abbott une figure phare dans l’histoire de la photographie. Tout au long de sa carrière, l’héritière d’Eugène Atget, ne cessera de combattre les cénacles artistiques tenus par les hommes : « le monde redoute les femmes indépendantes. On ne les aime pas. Pourquoi ? Je l’ignore et je m’en moque », et affirmera avec brio la force de sa photographie.


par Marine Ricard

Berenice Abbott au Jeu de Paume à Paris
Jusqu’au 29 avril 2012
1, Place de la Concorde
75008 Paris

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